0

Les 5 principes de l’effectuation, et comment les appliquer en équipe

L’effectuation décrit la manière dont les entrepreneurs expérimentés raisonnent réellement : non pas en fixant un objectif puis en cherchant les moyens de l’atteindre, mais en partant des moyens dont ils disposent pour voir ce qu’ils peuvent en faire. Formalisée par Saras Sarasvathy à la fin des années 1990, elle tient en cinq principes. Ils valent pour un créateur d’entreprise, mais aussi pour une équipe qui innove à l’intérieur d’une organisation, et c’est sous cet angle que nous les présentons ici.

Article publié en décembre 2022 à partir d’une contribution de Jean-Charles Fuerxer, réécrit en septembre 2026.

D’où vient l’effectuation

Dans sa thèse, Saras Sarasvathy a soumis à vingt-sept entrepreneurs chevronnés un même cas de création d’entreprise et leur a demandé de raisonner à voix haute. Elle s’attendait à retrouver la logique enseignée dans les écoles de gestion, qu’elle appelle causale : on fixe un but, on étudie le marché, on prévoit les ressources, on planifie, on exécute. Elle a observé autre chose. Les entrepreneurs experts ne commençaient pas par le but ; ils commençaient par ce qu’ils avaient sous la main, cherchaient des partenaires, limitaient leurs mises et laissaient l’objectif se préciser en chemin. Elle a nommé cette logique effectuale et l’a résumée en cinq principes.

Le mot est peu élégant mais l’idée est simple : la causalité part d’un effet souhaité et cherche les causes qui le produiront ; l’effectuation part des causes disponibles et regarde quels effets on peut en tirer. La première convient quand l’avenir est prévisible ; la seconde quand il ne l’est pas, ce qui est le cas de toute innovation.

1. Un tiens vaut mieux que deux tu l’auras

Démarrer avec ce que l’on a. Pour un entrepreneur, c’est qui il est (sa personnalité, ses valeurs), ce qu’il sait (formation, expérience, savoir-faire) et qui il connaît (son réseau). La question n’est pas « que faut-il pour réussir ce projet ? » mais « que puis-je faire, dès maintenant, avec mes moyens ? ». Pour une équipe dans une organisation, l’inventaire est le même : les compétences présentes, les outils et données déjà accessibles, les relations avec les clients internes et externes. C’est souvent bien plus qu’on ne le croit, et c’est disponible tout de suite, sans budget ni validation.

2. La perte acceptable

Raisonner non pas sur le gain espéré mais sur ce que l’on est prêt à perdre. Un créateur décide qu’il peut engager quarante mille euros et un an de son temps ; une entreprise, qu’elle peut mobiliser une petite équipe pendant six mois pour tenter de faire décoller une activité. Fixer cette limite à l’avance a deux vertus : elle permet de se lancer sans attendre une prévision de retour sur investissement que personne ne sait produire honnêtement pour une nouveauté, et elle protège des escalades d’engagement, ces projets qu’on n’arrête plus parce qu’on y a déjà trop mis. Dans une démarche d’innovation collaborative, la perte acceptable se traduit par un cadre clair donné à l’équipe : tant de jours, tant d’argent, telle date de revue.

3. Le patchwork fou

Construire le projet avec ceux qui acceptent de s’y engager. L’entrepreneur effectual ne cherche pas d’abord à identifier des concurrents et à s’en protéger ; il cherche des partenaires, et le projet se transforme au fil de ce qu’ils apportent. Un client qui demande une modification n’est pas un problème, c’est un associé potentiel : d’accord pour adapter le produit, mais engagez-vous sur un volume et avançons ensemble. Le résultat ressemble à un patchwork assemblé de pièces que personne n’avait prévues. C’est le principe le plus proche de l’intelligence collective : la valeur naît de l’agrégation des contributions, et l’idée de départ compte moins que la capacité à embarquer des gens autour d’elle.

4. La limonade

Tirer parti des surprises. Si la vie vous donne des citrons, faites de la limonade. La logique causale traite l’imprévu comme un écart à corriger pour revenir au plan ; la logique effectuale le traite comme une information nouvelle, parfois comme l’opportunité qu’on cherchait sans le savoir. Beaucoup de produits qui ont réussi sont nés d’un usage que leurs concepteurs n’avaient pas imaginé. Ce principe rejoint le pivot du lean startup, avec une nuance : il ne s’agit pas seulement de changer de cap quand les chiffres sont mauvais, mais d’être attentif, en permanence, à ce que les réactions inattendues révèlent.

5. Le pilote dans l’avion

L’avenir n’est pas à prédire, il est à construire. Le principe d’un projet innovant est qu’il n’existe pas encore de demande pour ce qu’il propose, et pas forcément de grande idée géniale au départ : il y a des usages non couverts qui méritent qu’on s’y intéresse. L’entrepreneur ne peut pas prévoir le marché, mais il peut agir sur son environnement et, par ses actions, contribuer à le faire exister. Avancer pas à pas avec un premier client, puis un deuxième, et s’apercevoir qu’on a ouvert un marché. Ce principe est aussi un garde-fou pour les quatre autres : partir de ses moyens, limiter ses mises, s’associer et saisir les surprises ne dispense pas de tenir le manche.

Effectuation, causalité, lean startup, design thinking : ne pas les opposer

Ces approches répondent à des situations différentes, et la plupart des projets les traversent toutes. L’approche causale, avec son business plan et ses hypothèses chiffrées, est la bonne quand on connaît son marché, sa cible et son canal, et qu’il s’agit de passer à l’échelle ou de convaincre un financeur, qui a besoin de comprendre le cheminement et d’évaluer son risque. Le lean startup est adapté quand on a identifié un couple produit-client et qu’on itère avec lui à partir d’un produit minimal ; il demande des indicateurs fins et compréhensibles par toutes les parties prenantes, car le plan initial ne survivra pas au premier pivot. Le design thinking excelle quand le besoin est vaste, complexe, mal défini, et qu’il faut le comprendre à plusieurs disciplines avant de concevoir ; il montre ses limites quand l’innovation est technologique et que l’usage reste à inventer.

L’effectuation n’est pas une méthode de plus mais un état d’esprit, et c’est pourquoi elle se combine avec les trois autres. Elle est particulièrement utile en amont, quand le marché n’existe pas encore et que tout repose sur la relation entre les parties prenantes. Elle a une parenté avec l’Appreciative Inquiry, qui engage un collectif à partir de ses forces plutôt que de ses manques. Son risque est symétrique de sa force : à force de suivre les rencontres et les surprises, on peut partir dans tous les sens et perdre de vue qu’il faut, à la fin, répondre à un besoin réel et viable. D’où le cinquième principe.

Appliquer les cinq principes à une équipe qui innove

Ces principes ont été observés chez des entrepreneurs individuels, mais ils se transposent bien à une démarche d’innovation collaborative, et c’est là qu’ils nous intéressent le plus. Concrètement, un atelier de lancement effectual commence par un inventaire des moyens de l’équipe (qui sommes-nous, que savons-nous, qui connaissons-nous) plutôt que par une définition de l’objectif ; il fixe ensemble la perte acceptable, en temps et en budget, avant la première action ; il identifie les personnes à embarquer et ce que chacune apporterait, y compris des clients ; il prévoit des points réguliers pour examiner les surprises et décider de ce qu’on en fait ; et il nomme clairement qui pilote.

Le changement le plus important est culturel. Dans beaucoup d’organisations, on ne lance rien sans objectif chiffré, plan et budget complet, et l’on s’étonne ensuite que rien de nouveau n’émerge. L’effectuation propose l’inverse : de petites mises, des alliances, une direction qui se précise en marchant. Ce n’est pas de l’improvisation ; c’est une discipline différente, dont la rigueur porte sur les moyens engagés et sur l’écoute, plutôt que sur la prévision.

Pour approfondir. Saras Sarasvathy, Effectuation: Elements of Entrepreneurial Expertise (2008) ; Philippe Silberzahn, Effectuation : les principes de l’entrepreneuriat pour tous (nous en avons fait une fiche de lecture) ; les travaux de Dominique Vian ; et l’article d’origine de Jean-Charles Fuerxer sur LinkedIn. Sur le même blog : dans les coulisses d’une démarche d’innovation de services et des suggestions de livres sur l’intelligence collective et l’intrapreneuriat.